Vous êtes bloqué sur le dernier boss d’un Souls-like depuis trois jours. Vos réflexes de trentenaire (ou quarantenaire) ne suivent plus, la frustration monte, et la manette est à deux doigts de traverser l’écran. C’est le moment que choisissent Microsoft et Sony pour sortir du bois avec une solution magique : et si quelqu’un, ou plutôt « quelque chose », prenait la manette à votre place ?
Derrière cette idée qui ressemble à un mauvais épisode de Black Mirror, se cachent deux brevets récemment publiés par les géants du jeu vidéo. Sous couvert d’accessibilité, l’industrie s’apprête à redéfinir ce que signifie le verbe « jouer ». Mais en tant que vieux routard de l’IT, laissez-moi vous dire que ça sent la feature pensée par des financiers plutôt que par des gamers.
Le mythe du « Maître SEGA » : Le rêve de gosse
Avant de parler d’intelligence artificielle, faisons un saut dans le temps. Les plus anciens d’entre vous se souviendront sûrement des fameuses hotlines des années 90, comme le mythique service « SOS Nintendo » ou le « Maître SEGA ».
Je me souviens d’un reportage à la télévision, j’avais 15 ans à l’époque. On y voyait des gars en t-shirt, casque sur les oreilles, manette Super Nintendo ou Mega Drive entre les mains, en train de jouer tout en répondant au téléphone à des gamins en détresse sur Zelda ou Sonic. À ce moment précis, mon cerveau de gamin a fait un court-circuit : « Eh, mais c’est ça que je veux faire ! Être payé pour jouer ! » C’était le rêve absolu. Le contact humain, la transmission du « savoir », la petite astuce soufflée au creux de l’oreille (facturée 15 francs la minute, certes, mais passons). Ce service a fini par disparaître, tué par l’arrivée d’Internet et des soluces en ligne. Aujourd’hui, Microsoft veut le ressusciter. Mais sans l’humain (ou presque), et avec beaucoup plus de télémétrie.

« Video Game Help Sessions » : Quand l’OS prend les commandes
Le brevet de Microsoft, déposé en février 2024 et tout juste rendu public, porte le doux nom de « Video Game Help Sessions ». Le principe technique est limpide : le système pompe la télémétrie de votre partie en temps réel. S’il détecte que vous bouclez sur le même checkpoint et que vos statistiques de survie s’effondrent, une surcouche système fait apparaître un gros bouton HELP à l’écran.
Vous cliquez ? L’état de votre partie est sauvegardé, et le contrôle de votre personnage est transféré à une entité distante. Cela peut être une IA entraînée sur les données des développeurs, ou un humain (un ami ou un « expert » rémunéré, le brevet laisse la porte ouverte). Une fois le passage difficile nettoyé, on vous rend la manette.
Sony n’est pas en reste. De leur côté, le brevet s’appelle « Ghost Player » (mis à jour début 2026). Chez PlayStation, c’est du 100% IA. Soit le fantôme vous montre la trajectoire comme un GPS, soit il prend le contrôle total et tabasse le boss pour vous.
À qui profite le crime ?
Sur le papier, c’est de l’accessibilité. Dans les faits, ça pose des questions existentielles qui feraient vriller n’importe quel joueur :
- Qui débloque le succès ? Si l’IA bat le boss final, est-ce que j’obtiens le trophée Platine ? Si oui, le système de succès n’a plus aucune valeur.
- C’est du Twitch glorifié ? Regarder quelqu’un d’autre jouer à sa propre partie, ce n’est plus du jeu vidéo. C’est regarder un stream interactif sur lequel on a payé le droit d’entrée.
Mais la vraie raison, si l’on regarde ça avec des lunettes d’analyste IT, elle est financière. Un jeu fini plus vite, c’est un autre jeu acheté plus vite.
Nous sommes dans l’ère de l’économie de l’attention et de l’abonnement. L’ennemi numéro 1 du Game Pass, ce n’est pas Sony. C’est la frustration. Un joueur bloqué, c’est un joueur qui éteint sa console, qui va sur Netflix, ou pire : qui résilie son abonnement car il se dit qu’il ne « rentabilise » pas ses 15 balles par mois.
Il faut que le pipeline coule. Il faut vous pousser dans la consommation frénétique. « Ne bloque pas, consomme le jeu suivant. Et n’oublie pas : grâce au Game Pass, tu as l’embarras du choix, même si au final, tu ne possèdes rien. »
Le syndrome du « Soulless AI Slop »
Ce qui est fascinant, c’est la panique morale qui semble déjà s’emparer des directions. Asha Sharma, la nouvelle patronne de Microsoft Gaming, a récemment tenté de déminer le terrain en déclarant que l’entreprise ne produirait pas de « soulless AI slop » (de la bouillie générée par IA, sans âme).
On sent parfaitement la schizophrénie des GAFAM en ce moment. D’un côté, les actionnaires exigent de l’IA partout (le fameux bullshit bingo des réunions de CODIR). De l’autre, ils voient bien que les joueurs rejettent en masse tout ce qui ressemble à de l’automatisation paresseuse (le DLSS 5 de n’Vidia cette semaine!). Microsoft veut y aller, mais en douceur, de peur de se prendre un bad buzz monumental.
Le pronostic du routard
Connaissant la maison Microsoft, on connaît déjà la fin de l’histoire. L’implémentation de modèles d’IA capables de jouer en temps réel à des jeux AAA demande une puissance de calcul (inférence) phénoménale côté serveur. Cela coûte une fortune.
Tant que ça ne rapportera pas la timbale, ou s’ils n’arrivent pas à le monétiser directement (imaginez : « Achetez 3 jetons d’aide IA pour 4,99€ »), le projet sera tué dans l’œuf. Je vous fais le pari ici et maintenant : d’ici deux ans, ce « Ghost Player » ira rejoindre Kinect, Cortana et Mixer dans l’immense cimetière des projets abandonnés par Microsoft.
En attendant, gardez votre manette en main ou votre clavier/souris, gardez le contrôle. L’époque du Maître SEGA est bien révolue, mais le plaisir d’arracher une victoire au bout de la 50ème tentative, lui, n’a pas pris une ride.


Laisser un commentaire